La démocratie rampante en Tunisie
Publié le: 08-02-2015  
Une nouvelle année, un nouveau régime, un nouveau président, une nouvelle coalition, un nouveau gouvernement, bref tout est nouveau pour ce petit pays du sud de la méditerranée, le berceau des révolutions arabes autrement appelées le printemps arabe.

Avec la mise en place d’une coalition gouvernementale très hétéroclite, la Tunisie aura désormais clôturé son processus de transition vers le système démocratique.




Monsieur Béji Caïd Essebsi
Président élu de Tunisie.
Après une prestation de serment et une passation de pouvoir d’une manière aussi pacifique qu’il n’en a jamais été, ni dans ce pays ni dans son voisinage, le pays a manifesté haut et fort sa rupture avec un passé où le président pensait rester à son poste, à vie. Dès son entrée en fonction, à la veille du début de l’année 2015, le nouveau président s’est mis au travail et moins de 40 jours plus tard un gouvernement est mis en place. Ce dernier a la lourde tâche d’apaiser les consciences et de reconstruire l’économie du pays, sérieusement éprouvée par un régime totalitaire affairiste de plus de 60 années suivi d’une transition ne disposant pas des moyens de relance.


Avec un score de 55,68% des suffrages, Monsieur Béji Caïd Essebsi devient, donc, officiellement le premier président dont la légitimité vient directement du fond des urnes.

Au peuple tunisien ainsi qu’à son président et toutes les instances élues, le Mouvement Pour l’Education présente ses chaleureuses félicitations pour leur victoire éclatante, en leur souhaitant la réussite dans leur mission de redressement du pays. Le comportement civilisé, digne des grandes démocraties du monde, manifesté par le candidat vaincu, qui a spontanément reconnu sa défaite dès la proclamation officielle des résultats et qui s’est empressé de féliciter son adversaire, mérite toute notre estime.

Si la transition aura duré 4 années de temps depuis la fuite du dictateur déchu, cette lenteur n’aura été que le prix à payer pour la sécurisation des différentes étapes nécessaires à la démocratisation d’un système rouillé par une dictature dont les promoteurs la voyaient éternelle.

S’il y a, aujourd'hui, unanimité au niveau de l’opinion internationale que la Tunisie a bel et bien réussi son pari révolutionnaire ce qu’aucun autre pays du printemps arabe n’est jusqu’ici arrivé, beaucoup d’observateurs en revanche cherchent à comprendre les motivations du choix opéré par l’électeur tunisien.

Alors que la révolution a été menée essentiellement par les jeunes contre un régime dictatorial gangréné par la corruption et le business des dinosaures, aujourd’hui le peuple choisit, de son plein gré, de reprendre les mêmes et de se lancer dans une nouvelle odyssée.

Que Nida Tounes, cette toute jeune formation politique de Caïd Essebsi, décrite par beaucoup comme étant le nouveau visage de l’ex RCD de Ben Ali, puisse réussir à décrocher la confiance totale de l’électeur tunisien de telle façon à lui remettre entre les mains tous les pouvoirs, cela relève du miracle auquel personne n’aurait osé parier, il y a seulement quelques mois.

Le scrutin du 21 décembre, la dernière étape du processus démocratique entamé en Tunisie, suscite 3 interrogations importantes :

  1. Le taux élevé d’abstentions, 44%, autrement dit près de la moitié des tunisiens n’ont pas jugé utile de se déplacer pour voter alors que 4 ans plus tôt ils s’élevaient contre la dictature de la famille Benali-Trabelsi. Sur base de cette donnée communiquée par l’Instance Supérieure des Elections et par un simple calcul arithmétique, il s’avère que, malgré son score de 55%, le nouveau président n’aura finalement été élu que par seulement 31,18% de la population en âge de voter c’est-à-dire moins du tiers de celle-ci. Bien-sûr, la légitimité du président élu ne pourrait, en aucun cas, être contestée sur base de cette constatation.


    La passation de pouvoir entre
    l'ancien et le nouveau présidents de Tunisie,
    le 31 décembre 2014.


  2. Le manque d’intérêt de la jeunesse au processus électoral, manifesté par leur abstention massive aux élections. En effet, selon tous les observateurs, les 44% des abstentionnistes du scrutin du 21 décembre étaient à la grande majorité les jeunes. Ce qui pourrait nous amener à penser que plus de 50% de cette catégorie de la population avait déserté le processus électoral. C’est l’inconscience totale de l’intérêt de l’engagement politique. Se battre dans la rue pour la démocratie puis refuser d’exprimer sa voix dans l’urne, quel paradoxe !


  3. La confiance totale, confirmée à 3 reprises, à une équipe qualifiée comme appartenant à l’ancien régime contre lequel les tunisiens s’étaient soulevés en 2010 et 2011. Le président élu, un homme de 88 ans, avait occupé plusieurs portes-feuilles importants, tant au sein du régime de Bourguiba que de celui de Ben Ali. Ceci pourrait témoigner de l’absence de l’éducation politique au sein de la population.


Comment pourrait-on expliquer cette désertion massive des urnes au moment où l’on mène une révolution qui appelle au changement ? Il est vrai que le pays n’a pas de tradition démocratique et n’est pas habitué aux élections libres et pluralistes. D’ailleurs, la Tunisie n’est pas le seul pays de la région à souffrir de cette maladie; celle-ci affecte pratiquement tout le monde arabe qui connaît soit l’absence totale des élections soit l'existence de pseudo élections avec des résultats étudiés et fixés à l’avance entre 90 et 99% avec une marge de camouflage allant de 1 à 10%, selon le degré d'ingéniosité. Cependant, se battre pour la démocratisation du système et refuser de prendre part aux élections paraît totalement incohérent.



Monsieur Lahbib Essid
premier-ministre de Tunisie.
De nos jours, politique rime plus avec corruption, affaires, magouilles et mafia, ce qui fait généralement fuir les personnes intègres et propres. Cependant, si révolution y a eu, c’est pour rompre avec les pratiques du passé et la politique des affaires et pour rejeter les pourris et les corrompus à la poubelle de l’histoire. L’absence des personnes intègres et de confiance ne fait que profiter aux arrivistes afin d'occuper les sièges et poursuivre leurs pratiques mafieuses.


Pourrait-on penser, d’autre part, qu’une partie importante des abstentionnistes faisait partie des sympathisants des islamistes. Les uns, impatients de voir les changements se traduire sur l’amélioration de leurs conditions de vie, ont du faire face à un bilan économique de 3 années de pouvoir intérimaire plutôt médiocre.

Quant aux autres, la décision du parti Ennahda de ne pas présenter de candidat aux élections présidentielles et de ne donner aucune consigne de vote leur a laissé un grand vide qu’ils n’avaient su combler. Ainsi, le champ est resté libre à leurs adversaires et l’opportunité n’a pas raté sa cible.

Cependant, pourrait-on parler seulement d’insouciance ou d’inconscience de la part du camp islamiste ? Ce serait trop simpliste d’émettre un pareil jugement, surtout pour l’observateur qui a bien suivi le cheminement du processus révolutionnaire en Tunisie. Une période de transition de 4 années a permis aux tunisiens de tirer beaucoup de leçons des multiples événements internationaux. Ils ont bien compris que le monde d'aujourd’hui n’est pas encore prêt à voir au pouvoir ceux qu’on qualifie généralement d’islamistes.



Le général Al-Sissi annonce sa feuille de route, le renversement de Morsi
et la suspension de la Constitution, en présence de Messieurs
Ahmed Attayyib, le Recteur de l'Université d'Al-Azhar,
du Pape des coptes, du président du parti salafiste Al-Nour
et de Mohamed El-Baradei, prix Nobel de la Paix.

Le monde dit « libre » et « démocratique » et qui ne cesse de donner les leçons aux autres en cette matière, n’a pas la même conception de la liberté et de la démocratie pour tout le monde. Au moment où sa mémoire garde bien intacts les « massacres » de Tiananmen, en Chine, vieux de 25 ans, celle-ci crashe et perd toute trace des massacres de la place « Rabia al Adawiyya » au Caire, d’il y a moins de 2 ans.

Malgré son coût d’Etat sanglant et les massacres qui s’en suivirent, malgré les dizaines de milliers d’innocents emprisonnés et torturés pour avoir manifesté contre le coup d’Etat, malgré la répression sanglante des manifestations estudiantines quotidiennes, malgré les milliers de condamnations à mort pour opposition politique, le général Sissi ne trouve aucune peine à être reçu avec tous les honneurs d’un chef d’Etat, et même plus, par les grandes capitales du monde, soucieuses de la défense de la démocratie et des droits de l’Homme. Les mains du général n’ont même pas le temps de sécher car presque quotidiennement trempées de sang des manifestants qui continuent à revendiquer leur liberté.

La CPI (Cour Pénale Internationale) dont le siège est à la Haye poursuit le Président El-Béchir du Soudan et émet un mandat d’arrêt international à son encontre pour des crimes supposés au Darfour que personne n’a vus. En revanche, cette même Cour reste aveugle face aux massacres horribles que le général Sissi avait commis, à la place Rabia-al-Adawiyyah, devant les caméras du monde entier, et aux centaines de condamnations à mort prononcées chaque semaine contre les opposants du coup d’Etat du Général.

Quant au président démocratiquement élu, le professeur Mohamed Morsi, il continue à croupir dans les geôles du Général, dans l’indifférence totale, voire dans la satisfaction du monde "libre" et "démocratique".

Qu’en est-il du monde dit "frère" ? Le renversement du président élu était un grand soulagement pour de nombreuses capitales du monde arabe hostile à la notion de démocratie et pris de panique du risque de contamination par le "printemps arabe". Les robinets, grippés lors du règne de Morsi, ont retrouvé leur santé et commencé à couler à flots, par plusieurs milliards de dollars, en guise de récompense et de remerciement.

Et les organisations et institutions islamiques ? A commencer par la prestigieuse université d’Al-Azhar dont le recteur était utilisé comme une marionnette de décoration pour les généraux putschistes. Des imams et autres religieux, respectés jusque là, avaient sombré dans la vénération et le soutien du dictateur criminel. Pire encore, certains parmi ceux-là avaient appelé au meurtre des manifestants pour la démocratie.

Si la position des pays occidentaux, à l’égard de l’Islam, ne date pas d’aujourd’hui et ne pourrait que très peu surprendre, celle des pays et institutions musulmans reste, par contre, incompréhensible. Il est vrai que, parmi les pays musulmans, seuls les pays arabes n’ayant aucun passé avec la démocratie ni aucune sympathie à son égard, avaient soutenu le coup d’Etat d’Egypte.


Ecrasement des manifestations anti coup d'Etat de Sissi , à la place Rabia-Al-Adawiya,
le 14 août 2013.
638 morts, selon les autorités poutchistes
2600 selon l'alliance anti coup d'Etat.


Néanmoins, toutes les personnes libres ne font que s’interroger sur quel moustique aurait piqué ces religieux pour les mettre en contradiction avec les enseignements qu’ils prodiguaient jusque-là avec leur appel au meurtre d’innocents qui avaient passé tout le mois du Ramadan dans la prière et le recueillement.

Et tout près de chez nous, qu’en dire de ces responsables d’union des mosquées qui n’hésitaient pas à, d’une certaine manière, excommunier toute mosquée qui traiterait avec ou qui faciliterait la participation du parti fondé par des musulmans aux élections du 25 mai 2014 ?

Alors, pourrait-on, encore, continuer à stigmatiser la position du parti Ennahda (islamiste) de ne pas avoir présenté de candidat aux présidentielles ni de donner de consignes de vote au second tour ? Pourrait-on accuser cette formation politique de bradage de sa participation au pouvoir pour avoir accepté l’octroi d’un seul porte-feuille de ministre sur les 25 que compte le nouveau gouvernement, malgré son poids de quelque 30% aux législatives de fin 2014 ? Ou bien allait-on demander des comptes aux tunisiens pour le choix qu’ils ont fait ? Bien-sûr que non.

Ainsi, l’environnement politique a dicté ses conditions et le choix des tunisiens a été conforme aux contraintes. Le bourbier égyptien n’est nullement éloigné de leurs frontières ni d’ailleurs l’instabilité destructrice des autres pays par lesquels le vent du printemps arabe avait soufflé, et qui continue à compromettre tout espoir de démocratisation.

Finalement, ce vieux routard n'était-il pas une bénédiction divine afin de sauver la Tunisie !

Enfin, rendons hommage au courage de cet homme ambitieux qu’est le nouveau président de la république tunisienne. Malgré son âge avancé et malgré son appartenance au système déchu par une révolution populaire, Monsieur Caïd Essebsi a pris le risque de former un parti et de se lancer dans la tourmente des élections et il arrive à récupérer la confiance du peuple et à décrocher tous les pouvoirs. Bravo et bon vent !

Auteur : M. Guermit
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